Les armes de la QuÆteretour

En quelque sorte, la "matière de Bretagne" constitue l'enveloppe extérieure qui contient et protège la substance même de laquelle elle se nourrit, cette "matière du Graal" où se trouve exprimé le fondement mystique de la chevalerie arthurienne. Il est difficile, et peut-être impossible, de concevoir la Table Ronde sans le Graal pour laquelle elle fut instituée. Pourtant, bien des récits, et non des moindres, n'en font même pas mention. Les plus célèbres romans de Chrétien de Troyes ne sont, de ce point de vue, que des romans d'aventure, même s'ils se trouvent comme imprégnés par cette ambiance particulière au sein de laquelle ils ont vu le jour. Mais Lancelot, Yvain, Gauvain, et tant d'autres, si preux chevaliers fussent-ils, n'ont point de véritable part à la "queste". Pour que Chrétien nous livre l'essence même de son œuvre, il faut attendre les aventures de Perceval, autrement nommées le Conte du Graal. Ce sera son dernier roman, son testament spirituel. On y voit évoluer, comme en quinconce, deux grands héros, Gauvain et Perceval, symbolisant, le premier la chevalerie exotérique ou "terrienne" et le second la chevalerie mystique ou "célestielle". A l'une la conquête de la Dame et le sens de la prouesse, à l'autre la queste du Divin et la vertu du silence.
 
Oui, il est une "matière du Graal", qui représente une toute petite partie de la "matière de Bretagne" mais qui en est à la fois l'âme et l'aliment. A ce tronc commun se rattache le Conte du Graal de Chrétien de Troyes, qui a été écrit entre 1181 et 1190, à la demande de Philippe d'Alsace, comte de Flandre. A peu près à la même époque, à la fin du XIIème siècle, Robert de Boron écrit Le Roman de l'Estoire dou Graal, pour son seigneur Gautier de Mont Belyal (Montbéliard). Il aurait aussi rédigé un Perceval, dont il ne nous reste rien, et un Merlin, dont seul un fragment nous est parvenu. Les toutes premières années du XIIIème siècle voient la parution d'une version allemande de la quête : le Parzival de Wolfram von Eschenbach, qui introduit dans la trame de Chrétien de Troyes, qu'il suit cependant d'assez près, des éléments particuliers dont il situe l'origine dans une tradition à lui rapportée par un certain Kyot le Provençal. Dans le premier quart du XIIIème siècle, fleurissent les Continuations, œuvres de différents auteurs qui tentent tous de compléter l'histoire de Perceval, que Chrétien de Troyes avait laissée inachevée. A cette époque aussi, vers 1220-1230, paraît le grand cycle du Lancelot-Graal, à l'intérieur duquel se trouvent l'œuvre magistrale connue sous le nom de La Queste du Saint Graal et une version nouvelle de l'Estoire del Saint Graal, conçue sur le modèle donné par Robert de Boron. Le Perlesvaus semble la plus tardive de ces compositions tout entières centrées sur le Graal et sa quête.
 
Il aurait fallu citer aussi, peut-être, le Peredur gallois, la Parcevals saga islandaise, Diu Krône de l'allemand Heinrich von dem Türlin… La "matière du Graal", comme la "matière de Bretagne" se diffuse dans toute l'Europe à la vitesse de l'éclair. En cinquante ans à peine, une cinquantaine d'œuvres voient le jour, de l'Italie à l'Islande, du Portugal aux Pays-Bas, de l'Allemagne au pays de Galles, sans oublier l'Angleterre elle-même et surtout la France, qui demeure le berceau de cet essor sans précédent. Il en est des romans de la Table Ronde comme des cathédrales : ils établissent dans l'inconscient médiéval une unité que les peuples et les rois, dans le fracas des armes et la profusion des richesses, ne parviennent pas à faire prévaloir. L'Occident d'aujourd'hui est fils des troubadours et des trouvères comme il est l'enfant des compagnonnages, le fruit du labeur des moines et le filleul de toute chevalerie.
 
Les prouesses des chevaliers d'Arthur ont réunis dans une éthique commune, dans un idéal commun, l'élite sociale de l'Europe tout entière. La quête du Graal a fourni le support d'une unité mystique, plus secrète, mais aussi plus profonde. Elle a donné aux hommes de ce temps la seule chose qui leur faisait défaut : la conscience de se rattacher à une souche commune et la certitude d'être promis à un destin commun. C'est en cela que le Roman de l'Estoire dou Graal de Robert de Boron et le Perceval de Chrétien, qui sont à la base même de cette tradition, sont d'une valeur inestimable. Robert de Boron, en faisant remonter l'origine du Graal à la Cène et à Joseph d'Arimathie, confère au mythe le dénominateur commun de la religion chrétienne, dans laquelle toute l'Europe médiévale a la possibilité de se retrouver. Chrétien de Troyes, en exposant le déroulement de la quête, offre un modèle, acceptable par tous, d'une chevalerie axée, non plus sur des conquêtes terrestres, mais sur la recherche du Divin.

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