“Etes-vous Dieu ? Chevalier suis.”

Ce premier texte nous fait vivre, avec Perceval, la première rencontre avec la chevalerie. C'est tout un jeu d'Images simples qui se déroule, de sensations claires, de mots de tous les jours. Laissons chatoyer à nos yeux l'éclat du soleil sur le métal, écoutons le froissement des branches au passage des armes. Stupeur, angoisse, extase, Perceval passe par toute une gamme de sentiments émouvants de naturel. Curiosité, obstination, fascination. Si le métal de toutes les armures luit mêmement sous l'ardeur du soleil, il est une forme de chevalerie qui brille d'un éclat tout particulier, si pur qu'on sait, à simplement le voir, qu'elle tient au monde du Divin. "Etes-vous Dieu ?" , demande Perceval, subjugué. "Chevalier suis..." , répond l'être de lumière qui le regarde et le fascine.

   


Ce fut au temps qu'arbres fleurissent,
bocages ont feuilles et prés verdissent,
que les oiseaux, en leur latin,
doucement chantent au matin
et que tout s'enflamme de joie,
quand le fils à la veuve dame
de la Gaste Forêt solitaire
se leva, et n'eut pas de peine
à mettre la selle
sur son cheval de chasse, et à prendre
trois javelots, et tout ainsi
du manoir de sa mère il sortit,
et il pensa qu'il irait voir
des herseurs que sa mère avait,
qui ses avoines lui hersaient :
douze bœufs avaient, et six herses.
Ainsi en la forêt s'en entre,
et bientôt la joie monta du fond de lui
à cause de la douceur du temps,
et pour le chant qu'il entendit
des oiseaux qui joie faisaient :
toutes ces choses lui plaisaient.
Pour la douceur du temps serein,
il ôta au cheval son frein
et le laissa aller paissant
par le frais gazon verdoyant.
Et lui, qui savait bien lancer,
avec les javelots qu'il avait
allait autour de lui lançant,
un derrière, un autre devant,
un autre en bas, un autre en haut
tant qu'il ouït, parmi la lande,
venir cinq chevaliers armés,
de toutes armes équipés.
Et très grand bruit faisaient
les armes de ceux qui venaient,
car souvent se heurtaient aux armes
des branches de chênes et de charmes,
et tous les hauberts frémissaient,
les lances les écus heurtaient,
sonnait le bois, sonnait le fer
et des écus et des hauberts.
Le valet entend mais ne voit pas
ceux qui viennent de si bon pas.
Il s'émerveille et dit : "Par mon âme,
elle me dit vrai, ma mère, ma dame,
qui me dit que les diables sont
plus effrayants que tout au monde.
Et elle dit, pour mon instruction,
que contre eux on se doit signer.
Mais ce conseil dédaignerai
et jamais ne me signerai
mais je frapperai vite le plus fort
d'un des javelots que je porte
et ne s'approchera de moi
aucun des autres, à ce que je crois."
Ainsi à lui-même se dit
le valet, avant qu'il les vît.
Quand ils les vit à découvert,
lorsque du bois ils émergèrent,
qu'il vit les hauberts frémissants
et les heaumes clairs et luisants,
qu'il vit le vert et le vermeil
reluire comme le soleil,
et l'or et l'azur et l'argent,
il en ressentit la beauté et la noblesse.
Il dit : "Ha ! Sire Dieu, merci !
Ce sont anges que vois ici.
Hé ! vrai, j'ai gravement péché,
j'ai été bien mal inspiré,
quand j'ai dit que c'étaient des diables.
Ma mère ne m'a pas dit fables
qui me dit que les anges étaient
les plus belles choses qui soient,
fors Dieu, qui est plus beau que tous.
Je vois le Seigneur Dieu, je crois :
il est si beau, celui que je regarde,
que les autres, que Dieu me garde,
n'ont pas la dixième de sa beauté.
Et puisque ma mère elle-même m'a dit
qu'on doit Dieu croire et adorer,
et supplier et honorer,
je vais adorer celui-ci
et tous les autres avec lui."
Aussitôt à terre il s'élance,
et récite toute sa créance
et les oraisons qu'il savait,
que sa mère lui avaient apprises.
Et le maître des chevaliers
le voit et dit : "Restez en arrière,
car à terre de peur a chu
ce valet quand il nous a vus.
Si nous allions tous ensemble
vers lui, il aurait, ce me semble,
si grande peur qu'il en mourrait
et me répondre il ne pourrait
à rien que je lui demanderais."
Ils s'arrêtent et lui s'avance
vers le valet à grande allure,
il le salue et le rassure,
et dit : "Valet, n'aie pas peur !
- Je n'ai pas peur, par mon Sauveur,
fait le valet, en qui je crois.
Etes-vous Dieu ? - Non, par ma foi.
- Qu'êtes-vous donc ? - Chevalier suis.
- Jamais chevalier ne connus,
fait le valet, et nul n'en vis,
ni jamais parler n'en ouïs,
mais vous êtes plus beau que Dieu.
Ah ! puissé-je être comme vous,
ainsi luisant et ainsi fait !"

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