Mordrain, la nef et lâŽpŽe

Au temps de Chrétien de Troyes, de Robert de Boron, de Gautier Map, de Gerbert de Montreuil, nous sommes loin de la chevalerie idéale qui a pu constituer, un temps, un véritable modèle de société. La blessure que reçut le père de Perceval est symptomatique du malaise général du monde en ce XIIème siècle finissant : une société atteinte dans sa faculté d'évoluer et de créer, qui ne parvient plus à maintenir l'équilibre entre le bien et le mal, qui laisse la lumière s'éteindre et les ténèbres prendre possession d'elle-même. C'est le deuil qui s'installe dans les âmes, et la mehaignerie frappe d'impuissance la société médiévale qui devient tout entière la Terre Gaste où grandira ce fils de la douleur qu'est le désir de la Quête en l'âme pure et orpheline.

   


Il advint jadis, bien quarante ans après la Passion de Jésus-Christ, que Nascien, le beau-frère du roi Mordrain, fut porté en une nue à plus de quatorze journées loin de son pays, par le commandement de Notre-Seigneur, en une île vers le pays d'occident : on appelait cette île l'Ile Tournoyante. Et quand il arriva là, il advint qu'il trouva cette nef où nous sommes à l'entrée d'une roche. Et quand il fut entré dedans et qu'il eut trouvé ce lit et cette épée comme vous la voyez maintenant, il la regarda un long moment et désira tant l'avoir que ce fut merveille. Et cependant il n'eut pas la présomption de la tirer du fourreau. Il tomba ainsi dans le désir et l'envie de l'avoir. Il demeura huit jours en la nef sans boire et sans manger, ou très peu. Au neuvième jour, il advint qu'un vent grand et merveilleux le prit, qui le fit partir de l'Ile Tournoyante et l'emporta en une île d'occident très loin de là. Il arriva tout droit devant une roche. Et quand il fut à terre, il trouva un géant, le plus grand et le plus merveilleux du monde, qui lui cria qu'il était mort. Et il eut peur de mourir quand il vit cette créature du démon qui courait sur lui. Il regarda autour de lui, mais il ne vit rien avec quoi il se pût défendre. Lors courut à l'épée, comme un qui angoisse de mourir et se prend à douter, et la tire hors du fourreau. Et quand il la vit nue, il l'aima tant qu'il ne pouvait rien aimer davantage. Lors la commença à balancer vers le haut, mais, au premier branle, il advint que cette épée se brisa par le milieu. Lors dit que, la chose qu'il avait le plus aimé au monde était celle qu'il avait le plus à blâmer, et à bon droit, parce que, au grand besoin, elle lui avait failli.

Lors remit les morceaux de l'épée sur le lit et sortit de la nef, et s'alla combattre le géant et l'occit. Puis revint en la nef. Et quand le vent se fut engouffré dans la voile par chance, il erra parmi la mer, tant qu'il rencontra une autre nef qui était celle du roi Mordrain, qui avait été durement attaqué et assailli par l'ennemi à la roche du Port Périlleux. Quand l'un vit l'autre, ils s'entrefirent moult grande joie, comme des gens qui moult s'entraimaient de grand amour. L'un demanda à l'autre de ses nouvelles et des aventures qui lui étaient advenues. Et tant que Nascien dit : "Sire, je ne sais ce que vous me direz des aventures du monde. Mais, depuis que vous ne me vîtes plus, je vous dis qu'il m'advint une des plus merveilleuses aventures du monde, et qui jamais, à ma connaissance, n'advint à aucun homme." Lors lui conte comment il lui était advenu de la riche épée, comme elle lui fut brisée au grand besoin, quand il en crut occire le géant. -"Par foi, fit-il, merveilles me dites. Et de cette épée, que fîtes-vous ?" -"Sire, fait Nascien, je la mis où je la pris. Vous la pouvez venir voir s'il vous plaît, car elle est là-dedans." Lors le roi Mordrain quitta sa nef et entra en celle de Nascien et s'approcha du lit. Et quand il vit les morceaux de l'épée qui était brisée, il l'aima plus qu'aucune chose qu'il eût jamais vue. Il dit que cette brisure n'avait pas été faite par mauvaiseté de l'épée, ni à cause d'un défaut, mais pour quelque signifiance ou en raison de quelque péché de Nascien. Lors prit les deux morceaux et les remit ensemble. Et aussitôt que les deux aciers furent ajustés ensemble, l'épée se resouda aussi aisément qu'elle avait été brisée. Et quand il vit cela, il se mit à sourire et dit : "Par Dieu, merveilles sont des vertus de Jésus-Christ qui soude et brise plus aisément qu'on ne le pourrait croire." Lors remit l'épée au fourreau et la coucha là où vous la voyez maintenant. Et tout d'un coup ils entendirent une voix qui leur dit : "Sortez de cette nef et entrez dans l'autre, car, pour peu que vous tombiez en péché, et si vous êtes trouvé en état de péché tant que vous serez dedans, vous n'en pourrez échapper sans périr." Aussitôt ils sortirent de la nef et entrèrent en une autre. Et tandis que Nascien entrait de l'une en l'autre, il fut frappé d'une épée qu'il reçut entre les deux épaules, si durement qu'il tomba en arrière en la nef. Et, à la chute qu'il fit, il dit : "Ha ! Dieu, comme je suis blessé !" Lors il entendit une voix qui lui dit : "C'est pour le forfait que tu commis à cause de l'épée que tu tiras, car tu n'y devais pas toucher : tu n'en étais pas digne. Désormais garde-toi mieux une autre fois d'aller contre ton Créateur."

C'est ainsi que se réalisa cette parole, comme je vous l'ai raconté, qui est ici écrite :

Celui qui plus m’aimera plus y trouvera à blâmer au grand besoin
Car celui qui au monde aima le mieux cette épée, ce fut Nascien, et elle lui faillit au grand besoin, comme je vous ai conté.

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