Thônex, 12 septembre 1777.

e sera la pleine lune cette nuit et j'ai très envie de gagner le sommet de cette énorme masse de roches qui forme le mont Salève. Ces bosquets lointains, ces sombres forêts de pins me donnent envie de marcher au milieu d'eux. Vous m'accompagnerez peut-être ? Ne vous tarde-t-il pas de parcourir la cime de cette saillie rocheuse ? Nous devons absolument suivre ce sentier escarpé bien que, c'est vrai, il semble être seulement le royaume des chèvres et que ni cheval ni mule ne puisse tenter un route si périlleuse. Nous devons toutefois laisser nos chevaux au bois de châtaigniers et gravir le plus clair du chemin à pied. Il est un peu tard pour en être sûr mais j'espère que vous ne regarderez jamais votre montre. Non, ne demandez pas où se trouve le bois de châtaigniers ni quelle distance il faudra parcourir. Je vous dis qu'il se trouve au pied de la montagne.
Imaginons que nous soyions montés et que nous progressions le long d'une route bordée de petites éminences et de pentes couvertes de vignes auxquelles se mêlent de vieux noyers du vert le plus éclatant. Cette route bientôt nous conduit sur les rives de l'Arve qui poursuit sa course au milieu d'une gorge étroite et escarpée avec une rapidité extraordinaire. Le soleil décline rapidement et ces vallées au pied du Salève commencent à se teinter des tendres couleurs du soir. Hâtons-nous ou nous allons manquer le coucher du soleil depuis ces promontoires que nous regardions avec envie depuis Thônex. Quel abominable pont ! jamais de ma vie je n'ai vu quelque chose d'aussi délabré ! Nous sommes obligés de mettre pied à terre et de conduire nos chevaux par la bride. Écoutez le fracas de cette course sur les planches qui retentit sous la voûte ! Le trottinement de ma pauvre et paisible jument devient aussi imposant que le pas de trois chevaux de parade et je n'exagère pas. Un pont de montagne absolument parfait ! Je veux dire que nul autre que des gens comme nous ne serait admiratif devant son imperfection. Une forêt de vieux châtaigniers dont les branches cassées se balancent au dessus des rives escarpées nous offre cependant un sentier acceptable, envahi de noisetiers, de vigne, d'épine-vinette et de cytises (laburnums) qui dissimulent la vue des glaciers et de ces pics lointains qui vous avaient si fort charmé voici un moment. Mais regardez ! un pâle rayon de soleil apparaît au bout de la longue allée où la perspective aboutit et semble désigner et frayer un espace. Nous émergeons. Quelle superbe paroi !

 

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