Aix-en-Savoie, 5 Juin 1778

vez-vous jamais lu la vie des Pères du Désert ? Si oui, je suis sûr que ce fut avec plaisir. Celle de Saint Bruno, en particulier, a fait sur moi une impression profonde, et j'ai fait le vœu, après l'avoir lue et relue, de visiter ce lieu qu'il a consacré à la paix de l'âme, où il a construit le monastère de la Grande Chartreuse de si longtemps et si justement fameux. Mon projet a été mis à exécution sans retard et aujourd'hui-même, je commence mon pélerinage.
La matinée se refusait à sourire à mon entreprise. Le Mont Salève était couvert de nuages gris, le lac de vapeurs et les plaines de brouillard. Mais j'avais fait serment de partir et il n'était pas au pouvoir des éléments de m'arrêter.
Nous n'avons pas tergiversé davantage, heureusement, car je n'avais pas plutôt atteint Frangy, un petit village à cinq ou six lieues de Genève, que les nuages noirs roulaient au loin et que le bleu du ciel commençait à apparaître. Je fus contraint de m'arrêter en cet endroit une heure ou deux, puis, après avoir fait l'ascension d'une côte rapide, je poursuivis ma route à travers plusieurs vallées ombragées de bosquets de noyers en fleurs et baignées par l'Arve. Après avoir traversé une plaine cultivée, je perçus le grondement d'un gros torrent. Je m'approchai toujours plus près de la forêt d'où venait le bruit lorsque je découvris avec étonnement une profonde fissure qui me séparait d'une autre très vaste vallée - la crevasse était due sans doute à quelque épouvantable tremblement de terre. Un ruisseau précipite ses eaux tumultueuses depuis les montagnes lointaines, et remplit le chenal rocheux qu'il parcourt avec force, dans un mugissement d'orage.
D'un côté, de pauvres arbres décharnés qui se penchent sur lui et, de l'autre, cet immense sorbier qui jaillit des falaises : tout cela est du plus bel effet. La teinte sombre des rochers et la splendeur argentée du ruisseau forment un contraste non moins plaisant. Je restai un long moment appuyé à la balustrade d'un pont qui enjambe le précipice, à contempler ce gouffre sombre, ces eaux écumantes et ces lueurs répercutées par un ciel changeant. Ma joie était intense à cette vue et j'aurais voulu que vous fussiez avec moi pour en jouir. Quelques miles plus loin, nous atteignîmes le Pont de Cope, qui consiste en une arche unique qui franchit hardiment notre torrent. Nous sommes passés devant et bientôt, après avoir dépassé Rumilly, nous traversâmes une superbe plaine bordée de tous côtés par des montagnes dont la diversité réjouirait le regard le plus friand de pittoresque, et au sommet desquelles se dressent au loin, dans toute leur majesté, les glaciers. Le pays ici semble avoir été créé pour nous, pour que nous puissions y marcher, le parcourir en tous sens. Nous resterions des mois durant sous le charme de ces pics, de cette verdure, de ces clairières. Nous contemplerions avec ravissement cinquante couchers de soleil sur ces lointains glaciers qui me sont apparus ce soir dans la plénitude de leur splendeur. Une sombre nuée bleue a traversé leur base (ou du moins ce qui, vu d'ici, semble être leur base) et l'on dirait qu'ils sont suspendus dans les airs. Les rayons du soleil qui viennent frapper leur cime leur confèrent tout l'éclat de palais aériens. La distance qui nous sépare permet à l'imagination de se donner carrière, de se laisser aller à mille conjectures. Je demeurai, le regard fixé sur ces brillants objets, jusqu'à ce que les nuages les recouvrent et mettent un terme à la scène qui m'avait inspiré tout un enchaînement de merveilleuses pensées.
J'étais complètement absorbé en elles lorsqu'à ma grande surprise la voiture stoppa à Aix où le tapage impertinent de la place et l'odeur fétide des bains me tardèrent pas à me convaincre que je me trouvais de nouveau en plein cœur de cet incomparable monde qui est le nôtre, et fort marri d'être arrivé au terme de mon excursion dans l'autre.

 

haut de page