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Ie Romantisme de la joie

u point de vue de l'évolution de l'esprit, une personnalité comme celle de William Beckford est extrêmement précieuse. Il a été nourri des Contes Orientaux des Mille et Une Nuits qui étaient parvenus en Europe au XVIIIème siècle et s'étaient répandus dans les milieux les plus cultivés. Et cette innutrition s'est effectuée chez lui d'une façon beaucoup plus profonde, plus intérieure, que chez la plupart des autres, dans le sens où il a eu la chance d'approcher l'Orient à travers des maîtres orientalistes (Cozens, Zemir, pour ne citer que ceux-là) qui lui ont permis d'aborder ces littératures dans la langue-même. De ce fait il a eu la possibilité, non seulement d'avoir accès à la littérature orientale mais de s'en faire personnellement l'écho dans la mesure où il a été amené à traduire par lui-même de nombreux textes. Ainsi, par sa vie, par son évolution, William Beckford est un témoin. Il nous montre comment, à partir de ce courant d'exotisme qui a baigné toute l'Europe lettrée de la deuxième partie du XVIIIème siècle, on est passé du siècle des Lumières au romantisme. A force de s'élargir l'esprit, de réfléchir sur des données qui se situaient en dehors de la réalité du temps et du lieu, de s'accoutumer à fréquenter le domaine de la légende, du conte, de l'imaginaire, on en est arrivé à ouvrir ce qu'on pourrait appeler le chakra intérieur, cette aptitude de l'âme à construire des mondes, à imaginer, à aller plus loin que la réalité quotidienne, à dépasser l'histoire des hommes pour embrasser l'histoire des peuples et, par delà, appréhender l'âme universelle.
 
En se plongeant dans des civilisations, des cultures lointaines - lointaines par l'espace mais aussi par le temps -, William Beckford et ceux que nous pourrions appeler les "préromantiques" de cette époque-là, - car d'autres ont dû vivre la même mutation, qui n'ont peut-être rien écrit ou pas suffisamment -, ont perçu cet écho qui perdure à toutes les époques et en tous lieux, mais qui demeure la plupart du temps en-deçà de la conscience. Ils ont vu, compris, intégré en eux-mêmes, que la vie de l'homme se résumait à une queste et que cette queste était semblable sous tous les cieux même si elle prenait des visages divers ; que peut-être tel visage éclairait tel autre visage et que les choses, loin de se distendre, loin de se différencier, loin de s'exclure, entraient toutes au contraire dans un moule commun qui faisait le fond véritable de l'âme humaine. L'une des caractéristiques fondamentales de l'attitude romantique consiste sans doute en cet élan vers tout ce qui peut élever l'âme : un immense regard vers le haut porté par cette Europe des Lumières où l'esprit règne en maître, où l'on prétend tout expliquer et où, en expliquant tout, on aborde, on touche, l'essentiel, on rôde autour de la cause première qui est Dieu. A force de tout définir, de tout justifier, de tout systématiser, on rend imminente la nécessité de la transcendance et c'est celle-ci que l'attitude romantique va permettre de mettre au jour et qui va se diffuser par la suite, quelquefois dans l'excès, avec le roman noir, par exemple, et plus tard dans la littérature symbolique, hermétique et même surréaliste.
 
Observer l'évolution d'une âme comme celle de William Beckford permet de mieux comprendre comment l'âme individuelle aussi bien que l'âme collective passe d'une phase à l'autre, d'un état de conscience à l'autre, d'un niveau de compréhension à l'autre. William Beckford était un érudit, au sens le plus plein du terme, un homme qui possédaient de vastes connaissances dans un maximum de domaines, qui maîtrisait tous ces domaines et qui, de plus, les avait maîtrisés très jeune. Il connaissait plusieurs langues et des langues rares ; il était parfaitement bilingue (français-anglais) dès son adolescence ; il s'intéressait à toutes sortes de choses, à toutes sortes de gens... Ce n'est pas un hasard, certes, dans la mesure où il a bénéficié par sa naissance, bien sûr, de la possibilité matérielle de le faire, mais il convient d'observer, malgré tout, que tous ceux qui ont hérité des mêmes possibilités à cette époque n'ont pas eu la même attitude et n'ont donc pas parcouru le même chemin. La fortune et les hasards de la naissance n'expliquent pas tout. Il y faut encore une qualité d'âme, une propension à l'ouverture qui est du registre des qualités innées et qui n'a rien à voir, ou bien peu, avec le statut social.
 
William Beckford était un homme cultivé, mais il était beaucoup plus que l'Honnête Homme du XVIIème siècle. Son esprit avait véritablement quelque chose d'universel, avec une faculté d'assimilation hors du commun. Pourtant, si on considère l'aspect spirituel de sa personnalité, il n'est guère d'âme plus épurée que la sienne. William Beckford, en effet, ne s'embarrasse de rien, ne discute sur rien. Il lui serait facile, pourtant, de disputer philosophie, d'emmener son lecteur sur des voies où il afficherait sa maîtrise. Il possède en effet une culture, une formation de l'esprit qui lui permettrait d'en remontrer aisément à beaucoup sur bien des sujets... Mais ce n'est pas là ce qui l'intéresse : cela seul qui retient son attention, c'est de percevoir les choses, de les vivre. William Beckford n'a pas de goût pour les grands discours, les morceaux d'"éloquence parlementaire" comme il dit. "Mon sénat, c'est un bois de pins", écrit-il à Cozens. L'objet de ses vœux, c'est la nature, c'est le contact avec l'âme, cette âme universelle à laquelle il communie dans les paysages grandioses de la Savoie, du Mont Salève, de la Chartreuse, dans la sérénité sauvage de Fonthill. Mais c'est aussi l'âme individuelle, à laquelle il s'attache passionnément.
 
Quand on observe son évolution, quand on considère, par exemple, la façon dont il a fait construire cette énorme bâtisse que fut l'abbaye de Fonthill et qui a été tant décriée, si mal comprise, on se rend compte à quel point, pour lui, ce qu'il sait ne vaut que lorsque cela passe par le filtre de la réalisation, du vécu. William Beckford fait partie de ces âmes pour qui l'esprit n'est pas tout. L'esprit est nécessaire, certes, en ce qu'il est le tremplin qui permettra de concrétiser l'aspiration. Mais si l'esprit permet de concevoir, que représente-t-il sans l'âme, qui permet de vivre, et le monde, qui permet de réaliser ?
 
Il y a quelque chose de fondamentalement différent entre l'attitude romantique de William Beckford et ce que deviendra le romantisme dans les premières années du XIXème siècle. Lord Byron, par exemple, a toujours beaucoup admiré William Beckford, il a toujours cherché à tisser des liens d'amitié avec lui mais il s'est toujours fait éconduire parce que William Beckford sans doute ne se reconnaissait pas en lui. Il y a, chez ces romantiques-là, un sens du pathos, du théâtre, de l'exagération, de l'excès systématique qui n'entre pas du tout dans les catégories mentales de William Beckford. Celui-ci ne force rien, il laisse passer les choses et c'est pour cette raison que son romantisme, s'il est permis d'employer ce mot, est un romantisme d'amour, un romantisme de joie, même s'il arrive, et c'est souvent, que l'âme y passe par toutes sortes de tourmentes et d'angoisses.
 
Le romantisme de William Beckford ne sent pas la tombe, comme on pourrait dire de celui de Chateaubriand. Ce n'est pas un romantisme qui se plaît dans les ruines. William Beckford s'y complaît tellement peu que, paradoxalement, il en construit une. Il ne s'agit pas, cependant, d'une ruine au sens où nous l'entendons aujourd'hui mais de ce qu'un de ses amis tardifs, Henry Lansdown, appellera une ruine moderne, une ruine neuve. En fait, il s'agit d'un bâtiment nouveau construit sur un modèle ancien. Ce que nous savons de Chateaubriand permet d'imaginer sans peine que s'il avait voulu construire une ruine gothique, il aurait vraisemblablement réalisé une véritable ruine, avec des murs délabrés, de la mousse tout autour et du lierre courant partout. Lorsque William Beckford a conçu le projet de faire bâtir Fonthill Abbey, il a voulu ériger une véritable abbaye, prenant son modèle dans l'architecture cistercienne la plus pure, celle d'Alcobaça. Il a fait ce qu'il y avait de mieux, soucieux de faire chanter l'âme telle qu'elle s'était exprimée plusieurs siècles auparavant, telle qu'elle pouvait encore s'exprimer pour lui en ce début du XIXème siècle.
 
Les romantiques sont des fervents de la nature, dont ils se plaisent à éprouver la puissance. Mais William Beckford, d'une façon générale, n'aime pas la nature uniquement pour les émotions extrêmes qu'elle peut lui donner à vivre à travers ses orages, ses tempêtes, ses paysages fantastiques et grandioses. L'amour de William Beckford pour la nature est un amour profond, un amour simple, qui naît de l'intérieur. Il a tant aimé les arbres qu'il en a planté, dit-on, un million en une seule année. Il cultivait des fleurs, il aimait les bouquets, en ornait savamment sa demeure. Il a de même aimé la faune au point de faire interdire aux chasseurs l'accès de son domaine de façon que les animaux puissent y trouver un refuge sûr. Les romantiques que nous connaissons bien, Victor Hugo, Lamartine, Musset, ont moins cherché à célébrer les jardins que la nature sauvage et bien souvent hostile, qui leur permettait d'exprimer les émois les plus intenses de l'âme. Pour William Beckford, les choses sont beaucoup plus simples. La nature n'est pas seulement pour lui le support des élans mystiques, spirituels ou simplement passionnels. Elle est l'expression de l'universel, et son influence sur l'être est totale, aussi bien dans le sens de la pacification que dans le sens de l'élévation.
 
Elle est l'harmonie, la première harmonie que Dieu ait donné à l'homme, et tout le travail de l'homme, peut-être, consiste, à travers la nature, à approcher l'harmonie universelle. Dans une de ces admirables lettres qu'il a écrites de Savoie alors qu'il avait tout juste dix-sept ans, William Beckford raconte une excursion qu'il a faite dans une vallée des Alpes extrêmement escarpée. Ses pas le portent jusqu'au bord d'un torrent mugissant, énorme, une cataracte terrifiante et vertigineuse qui le fascine au point qu'il restera plus d'un quart d'heure, dit-il, sans pouvoir proférer une syllabe. Après avoir sondé du regard l'abîme dans lequel se précipitent les eaux, il se réfugie dans une clairière et là, couché dans la verdure, il va chanter les arbres en fleurs, la douceur de l'herbe tendre et des petits ruisseaux qu'on entend à peine et qui pétillent, pour reprendre son expression, par rapport au grand mugissement du torrent. On a quelque peine, il est vrai, à imaginer les grands romantiques du XIXème siècle se délectant des charmes d'une clairière en ayant sous les yeux un paysage aussi grandiose que celui auquel avait accès à ce moment-là William Beckford.
 
"J'ai appris à adapter ma sainteté aux circonstances", a-t-il écrit quelque part dans son Journal Intime au Portugal. Cette petite phrase, employée dans un contexte particulier bien sûr, est cependant tout à fait représentative de son attitude profonde. Ce type d'état d'esprit est très éloigné des traits fondamentaux de l'âme romantique, telle du moins qu'elle s'est cristallisée au XIXème siècle. L'attitude d'esprit qu'on peut qualifier de romantique se caractérise précisément par un monolithisme qui exclut les compromissions, et c'est ce qui fait d'ailleurs les grands excès, les grandes tourmentes des âmes romantiques, telles qu'elles s'expriment à travers le roman ou la poésie du XIXème siècle.
 
            "Les plus déséspérés sont les chants les plus beaux"
 
écrit Alfred de Musset.
 
            "Comme tu me plairais, ô Nuit, sans ces étoiles
            Dont la lumière parle un langage connu,
            Car je cherche le vide et le noir et le nu."
 
poursuivra Baudelaire au crépuscule du Romantisme. William Beckford, pour tourmenté qu'il soit, ne se reconnaîtrait pas vraiment dans ce genre de réactions. Les plus grandes tempêtes intérieures ne lui ôtent pas la sagesse, ou pour mieux dire la maîtrise qui lui permet de se montrer toujours à peu près conforme à ce que requièrent les circonstances. William Beckford sait être dévôt parmi les dévôts, il sait être pédant parmi les pédants, érudit parmi les érudits. Il sait aussi s'en aller, claquer la porte et faire comprendre à son entourage qu'il en a assez. L'âme romantique telle qu'on peut la concevoir à partir du XIXème siècle est une âme tout entière tendue vers quelque chose et qui devient par le fait-même exclusive du reste et passionnée jusqu'à l'excès. L'âme de William Beckford est tendue elle aussi, tendue même à se rompre, mais elle est tendue vers le tout, elle est tendue vers ce qui rassemble tout : vers Dieu. 
 
William Beckford ne cherche, au fond, qu'une chose : tout vivre, pour tout comprendre, tout percevoir, tout ressentir. Sa quête n'est jamais tournée vers lui-même, car une seule chose l'intéresse vraiment : découvrir, et par là-même atteindre, le but et la source de toutes ces choses qui font la vie. Les meubles de William Beckford nous apprennent en cela davantage sur lui que tous ses livres. C'est une véritable symphonie de couleurs, et pourtant l'ébène et le marbre y règnent en maître. L'ébène est un bois très sombre, mais d'un noir intensément profond. Lorsqu'on incruste l'ébène de pierres précieuses ou semi-précieuses, on obtient, presque paradoxalement, un effet extrêmement vivant, chaud et chatoyant comme une fourrure.
 
Certains des meubles qui ont appartenu à William Beckford peuvent encore être vus aujourd'hui dans des châteaux en Angleterre. Quelques-uns des plus magnifiques specimens, acquis lors de la grande vente de Fonthill en 1823 par la famille Fairfax-Lucy, ornent à présent les salons de Charlecote Park, près de Stratford-upon-Avon. On peut y admirer de magnifiques meubles d'ébène incrustés de pietra dura et on se rend compte à quel point l'âme de William Beckford était sensible aux couleurs et à la chaleur des choses. Ces meubles sont une véritable féerie. Ce sont des bouquets. Ils sont ornés d'oiseaux, de feuillages, de fleurs et c'est un hymne, magnifique, à la vie. Le Combourg de Chateaubriand a toujours été présenté par lui comme une demeure sinistre où seuls s'épanouissaient des silences ascétiques, peuplés par la silhouette fantomatique de Lucile. William Beckford n'a jamais vécu dans le gris, dans le triste, dans le sinistre, dans le vide et le noir et le nu, pour reprendre l'expression de Baudelaire. Les grandes surfaces de pierre nue de l'abbaye de Fonthill s'habillaient de draperies superbes au flou harmonieux que la chaleur des rouges, écarlate, cramoisi, faisait chatoyer dans la lumière qui coulait à flots depuis les verrières. C'était un foisonnement d'œuvres d'art, de meubles et d'objets précieux, un trésor inépuisable de livres rares superbement reliés de cuirs profonds et chauds qui faisaient chanter les ors.
 
S'il est un mot susceptible de caractériser l'atmosphère dans laquelle a vécu, à quelque moment et dans quelque lieu que ce soit, William Beckford, c'est sans doute le mot chaleur. Cette notion en inclut une autre, bien proche, qui est celle d'intensité. Ce qui domine en effet dans la vie et dans l'œuvre de William Beckford c'est l'amour de la vie, avec ses joies, avec ses tourmentes, ses interrogations, ses angoisses, ses attentes mais aussi, et peut-être surtout, ses élans. L'imaginaire de William Beckford, ses fancies pour reprendre le mot sur lequel nous avons ouvert cette réflexion, ne sont jamais que les extrapolations de cet amour de la vie. Ce n'est pas un monde étranger, un monde différent, radicalement coupé de celui où nous vivons, mais l'expression de l'aspiration de l'être tout entier, la Terre Céleste du soufisme.
 
William Beckford, ne l'oublions pas, a connu de très près les sagesses orientales et en particulier la mystique persane à travers les leçons de Cozens mais aussi de cet énigmatique musulman qu'on appelle Zemir, de cet autre personnage insaisissable qu'est Mme de Starck, et peut-être enfin de l'orientaliste Sir William Jones. L'Orient ancien accorde beaucoup d'importance au monde des Images, à cette Terre Céleste qui est le fruit de l'imaginaire des hommes. En elle se retrouvent en fait toutes les aspirations, qui, mêlées ensemble, bâtissent entre le monde matériel et les cieux un monde intermédiaire, plus pur, qui est en fait la préfiguration de celui auquel notre travail, notre recherche, notre labeur humain nous permettront d'accéder au terme de notre évolution spirituelle. William Beckford est trop imprégné de la tradition persane pour ne pas savoir que rêver ne conduit pas seulement à s'évader, et que dans les fancies des hommes gît le ferment du monde de demain.

 

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