Courtoisie
et affabilité
ous
passâmes devant maints superbes portraits de famille, puis on
nous introduisit dans une belle bibliothèque où Mr Beckford
attendait pour nous recevoir. J'avoue que, au début, je me sentais
quelque peu embarrassé, mais un adorable spaniel se précipita
vers nous pour jouer, nous léchant les mains de la manière
la plus affectueuse et la plus hospitalière ; « Vous
êtes les bienvenus », disait-il dans son silencieux
langage.
Je me hasardais à dire que j'avais peur que nous ayons abusé
de ses loisirs, car notre visite s'était prodigieusement prolongée.
« Pas du tout, répliqua-t-il, j'ai été
charmé de vous voir. C'est un plaisir de montrer toutes ces choses
à des gens qui les apprécient véritablement, car
je puis vous assurer que j'en rencontre bien peu. » Nous
revînmes alors par les appartements. Il nous accompagna jusqu'à
la porte de la salle à manger. Là, il me demanda si j'avais
vu la Tour. Comme je répondais par la négative, il dit
: « Vous ne pourrez donc manquer de revenir. »
Il serra la main de mon ami et, s'inclinant courtoisement devant moi,
il se retira. Revenant sur ses pas, il étendait la main de la
manière la plus aimable en répétant : « Revenez
une autre fois. » Nous avons pris conscience alors que nous
avions passé trois heures en sa compagnie.
J'avais oublié mon parapluie à Lansdown Crescent. Je demandai
au gentleman auquel j'étais redevable de mon introduction auprès
de Mr Beckford s'il pensait que ce serait abuser que d'envoyer quelqu'un
le faire prendre en mon nom. « Je ne sais vraiment quoi vous
dire, fut sa réponse. Vous n'avez qu'à agir comme vous
pensez être le mieux. Je vous dirai seulement que, pour ce qui
me concerne, je prends toujours mes précautions pour ne pas être
surpris par la tempête... Mais je ne doute pas qu'il ne soit ravi
de vous voir. »
Je me rendis, malgré tout cela, à la maison du grand homme,
et trouvai le parapluie dans l'antichambre, à la place exacte
où je l'avais laissé une quinzaine de jours auparavant.
Je chargeai le portier de m'annoncer à son maître. J'attendis
anxieusement dans le hall un moment. Le domestique revint et me dit
que son maître était occupé, mais que si je voulais
monter à l'étage, Mr Beckford m'y rejoindrait. Le valet
se dirigea vers le Salon de la Duchesse, ouvrit la porte et, après
m'y avoir introduit, se retira, me laissant seul dans ce somptueux appartement
à me demander ce que diantre je faisais là. Vous pouvez
imaginer que je n'étais pas peu flatté de cette marque
de confiance. Plusieurs minutes s'écoulèrent, que j'occupai
à examiner les tableaux, quand l'auteur de Vathek fit son entrée.
Il émanait de toute sa personne une bonté naturelle et
une grande affabilité. Il me tendit la main de la manière
la plus aimable et me dit qu'il était vraiment très heureux
de me voir.
Un visionnaire
« Quelle effrayante époque que la nôtre ! observa-t-il.
On a à peine le temps de s'occuper de poésie, de peinture
ou de quoi que ce soit d'autre, et notre imbécile de Gouvernement
autorise des rassemblements publics de 150.000 personnes où l'on
tient les propos les plus incendiaires. On y appelle aux armes la population
en commençant, de plus, par une prière solennelle. Mais
leur prière ne sera jamais entendue. Non, non, leur solennelle
prière n'est rien d'autre qu'une solennelle farce. Ils semblent
avoir oublié le nom de l'unique Médiateur sans l'intercession
duquel toute prière est plus que vaine. Oui, oui, dit Mr Beckford,
vous pouvez me faire confiance : nous allons assister à un déchaînement
effroyable avant longtemps. Le sol que nous foulons tremble : il montre
tous les signes de l'approche d'un séisme. Il va y avoir une
éruption volcanique, avec du feu, des pierres, et de la lave
à profusion. C'est seulement après, quand la lave aura
refroidi, qu'on se mettra en quête des œuvres d'art. Je vous
assure que je m'attends à ce que tout soit balayé. »
Je me risquai à différer de lui sur ce point, disant que
j'étais convaincu que, quelque changement qui puisse advenir,
le droit de propriété serait absolument sauf. « Il
y aurait des réformes, sans doute, dis-je, et un certain nombre
de rentes, peut-être, allaient se trouver balayées, mais
de tels changements ne sauraient affecter ni lui ni ses biens. Après
tout, ce n'était qu'une affaire de livres, de shillings et de
pence. » « Vous avez raison, s'exclama-t-il. Si
quelque chose peut nous sauver, ce sont "ces livres, ces shillings
et ces pence" avec, j'imagine, l'union de toutes les classes possédantes,
depuis la livre du Pair du Royaume jusqu'au penny du plébéien.
Mais la conjoncture présente est réellement très
critique. Avez-vous le temps de parcourir ces salles avec moi ? »
demanda-t-il. Je répondis que rien ne pourrait me faire plus
de plaisir. « Mais peut-être deviez-vous vous rendre quelque
part ? » Je répondis que j'étais absolument
libre. En passant le long de la cage d'escalier, il fit une pause devant
le portrait de l'Alderman, le temps d'une remarque : « Si
on avait suivi les conseils de mon père, nous ne serions pas
aujourd'hui en danger de mourir de faim. » Je me hasardai
à dire qu'à cette époque il y avait plus de liens
de réciprocité entre les riches et les pauvres que maintenant.
Aujourd'hui, les classes sont tellement divisées par des barrières
forgées de toutes pièces qu'il y a peu, voire pas du tout,
de sympathie entre elles. « Vous avez oublié, répliqua-t-il.
Aussi loin que je me souvienne, ce n'était qu'animosité,
que haine ; à l'époque où mon père fit son
discours, le mécontentement était parvenu à un
point tel que je peux vous assurer que ces gens étaient à
deux doigts de repartir d'où ils étaient venus »
(il faisait allusion à la Famille Royale actuelle).
Tant de souvenirs...
« Lorsque
j'étais au Portugal, dit Mr Beckford, j'avais autant d'autorité
et d'influence que si j'avais été le Roi. Le Prince Régent
me reconnaissait publiquement au nombre de ses amis (ce que j'étais
en effet). J'avais le privilège de me présenter au palais
à n'importe quel moment et je pouvais rendre visite à
la Famille Royale en tenue de tous les jours. Bien entendu, pour les
grandes occasions, je revêtais l'habit de cour. » Il
me montra une lettre signée d'un riche banquier de Lisbonne,
un homme qui jouissait d'une grande considération au Palais ;
une autre lettre écrite par un des plus grands parmi les Grands
du Portugal, qui lui demandait d'user de son influence sur le Prince
Régent pour obtenir la révocation d'un décret de
confiscation concernant quelque bien lui appartenant ; une autre encore,
signée du Grand Prieur d'Avis et écrite en français.
Mr Beckford avait été traité comme un seigneur
du plus haut rang en Allemagne ; il me montra un autographe de l'Empereur
Joseph. Voltaire lui dit un jour : « Je dois tout à
votre oncle, le Comte Anthony H. (en français dans le texte).
»
La Duchesse était reconnue à Paris comme Duchesse de Châtellerault
par les Bourbon. En allant à la cour, je la vis assise aux côtés
de la Famille Royale avec la Duchesse, tandis que toute la cour restait
debout. La Duchesse a beaucoup de goût pour les arts, une sensibilité
tout aussi vive que la mienne. Le Duc lui-même est grand amateur
d'art. Le Marquis de D. a un peu de moi, lui aussi.
Le goût de
l'exercice physique
« Je suis
allé à Fonthill, dit-il, depuis que je vous ai vu. Je
ne pense pas grand-chose de ce que Papworth a fait là-bas. J'ai
parcouru trente-huit miles en une journée sans descendre de selle.
C'est beau, non ? » C'était bien mon avis en effet,
pour un homme de soixante dix-huit ans.
L'amour des fleurs
Au détour
du sentier, Mr Beckford apparut devant nous, accompagné d'un
serviteur âgé dont les cheveux avaient blanchi à
son service et dont le savoir-faire avait aménagé ce terrain
de si jolie façon. Mr Beckford nous souhaita la bienvenue avec
une grâce extrême et, sans attendre, commença de
nous désigner toutes sortes de plantes étranges et de
buissons. Dans ce lieu enchanteur, des specimens venus de toutes les
régions du monde se trouvaient réunis ! Des arbustes,
des arbres, dont les climats d'origine étaient aussi opposés
que les Antipodes, fleurissaient ici de la façon la plus étonnante.
Je dis au jardinier : « J'ai cru comprendre que Mr Beckford
avait tout planté sur le Down, mais ces pommiers-ci, vous les
avez sans doute trouvés en arrivant. Ils ont bien cinquante ans ».
« Nous n'avons rien trouvé ici, hormis une vieille
carrière et une poignée d'orties. Ces pommiers étaient
déjà de bonne taille quand on les a amenés ici,
et le transport a mis un frein à leur productivité. Mais
ils fleurissent au printemps et ils sont beaux à regarder : c'est
tout ce qui compte pour le maître. »
L'amour du beau
« Je m'étonne
que les architectes et les spécialistes de la décoration
d'intérieur n'aient pas plus souvent profité des possibilités
offertes par la draperie. Rien ne saurait produire une telle impression
de noblesse et de bien-être à la fois. Aussitôt que
j'en aurai l'opportunité, je ferai construire un sanctuaire plus
vaste que celui que j'ai fait aménager à Ramalhao, et
je m'y offrirai des plis et des replis de toutes les sortes autant qu'il
est possible d'en inventer. » « Je n'ai jamais
été aussi convaincu, dis-je, de la vérité
de vos paroles qu'en ce moment présent. Cette splendide draperie
est d'un effet ravissant. On se sent si bien ici ! »
« Je suis très amateur de draperies, répliqua-t-il,
mais ceci n'est rien par rapport à ce que j'avais à Fonthill,
dans le grand octogone. Il y avait là des tentures de pourpre
de cinquante pieds de long. »
L'amour
de l'homme
Nous rencontrâmes là une vénérable dame,
dont la noblesse des traits et le pittoresque de la mise eussent fait
un modèle splendide pour Gainsborough ou Ben Barker. Nous nous
arrêtâmes pour nous enquérir de la route qui s'approchait
le plus de l'Abbaye. Voyant qu'elle avait l'air native de la région,
je me hasardai à lui demander si elle connaissait Mr Beckford.
« Je l'ai vu, Monsieur, il y a très, très longtemps
; mais il est parti et j'espère, j'espère de tout cœur
que c'est pour se reposer. C'était un homme bon pour les pauvres
; on n'en vit jamais de meilleur. » « Vous m'étonnez
; j'ai entendu dire qu'il n'a jamais donné quoi que ce soit. »
« Bonté divine, Monsieur, qui a pu inventer pareils
mensonges ? Il n'y a jamais eu un homme plus compatissant pour les pauvres
et, quand il est parti, ils ont perdu un ami, vraiment. Ne rien donner
! Pour quelle raison, Monsieur, en plein hiver, quand la neige recouvrait
le sol et que le chauffage coûtait cher, avait-il coutume d'envoyer
des wagons et des wagons chercher du charbon à Warminster et
leur faisait-il traverser la campagne enneigée pour le rapporter,
et donnait-il aux pauvres gens de quoi se chauffer en suffisance, avec
de l'argent, des couvertures, des vêtements en plus de ça
? Et quant à moi je peux témoigner de trois demi-souverains
qu'il m'a donnés lui-même à différents moments,
de ses propres mains. » « Vous me surprenez. »
« Je l'ai vu arriver un jour avec ses serviteurs. J'avais
mon bébé dans les bras - c'est elle qui vit dans ce cottage
là-bas, c'est une femme maintenant - et j'allais m'éloigner
pour lui céder le passage quand il m'a appelée : "Quel
beau petit bébé, laissez-moi le regarder". Il s'est
mis à sourire et il a fait comme s'il voulait prendre les mains
de l'enfant. Et, Dieu vous bénisse, il a glissé dans ma
main un demi-souverain. » J'avoue que j'étais très
heureux de cette petite anecdote, et je suis sûr que les louanges
de cette brave femme étaient totalement désintéressées.
Quand on connaît un peu les pauvres, on sait bien qu'ils ne flattent
jamais ceux dont ils savent ne pouvoir tirer aucun profit. Je m'étais
presque attendu à entendre des imprécations, sinon retentissantes,
du moins à mots couverts.
Cet être d'exception...
Nous avons alors
pris congé de M. Beckford. Ses chevaux l'attendaient dans la
cour, avec deux serviteurs qui se tenaient respectueusement debout,
tête nue, à la porte, tandis que deux autres maintenaient
les chevaux. La Tour, majestueuse et magnifique, la terrasse sur laquelle
nous nous attardâmes quelques instants tandis que cet homme extraordinaire
enfourchait son cheval, tout cela conspirait à empreindre de
poésie cet ultime moment que jamais je n'oublierai. Me revenaient
à la mémoire, avec force, des scènes similaires
dans les Nouvelles de Scott. En particulier, l'ancienne Tour de Tillietudleni
était présente à ma pensée, et je considérai
un moment cet être d'exception avec mélancolie comme si
je le voyais pour la dernière fois, et je fis l'expérience,
à travers cette image, d'une élévation de l'âme
impossible à décrire. De tels moments valent toute une
existence. Nous tournâmes la tête pour regarder une dernière
fois cet homme qui, sans doute, doit, chaque fois qu'il apparaît,
susciter le plus intense intérêt, et je me répétais
ces vers de Pétrarque que M. Beckford lui-même inséra
dans son Italy pour une semblable circonstance :
O heure, ô jour, ô ultime moment,
O astres qui conspirent à ma ruine...
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