Lansdown Crescent

lettrine E'ai vu ce jour une si incroyable quantité d'œuvres d'art, si nombreuses et toutes si étonnamment rares que je suis littéralement ce que Lord Byron appelle "ébloui et ivre de beauté". Je me sens tout étourdi d'avoir vu si rapidement se succéder quelques-unes des plus exquises productions des grands maîtres, au point que tenter de les décrire m'apparaît comme une impossible tâche ; je vais faire, malgré tout, cet effort.
 
La collection dont je parle est celle de Mr Beckford, dans sa demeure de Lansdown Crescent. Sache par ailleurs que j'ai été introduit aujourd'hui auprès de cet homme hors du commun, l'auteur de Vathek et d'Italy, le bâtisseur de Fonthill, le familier des puissants et des morts, l'élève de Mozart ; en un mot, le formidable et inaccessible "Vathek" en personne ! J'ai bien des fois passé devant la maison, la longeant pour lorgner à l'intérieur, et souvent je me suis étonné qu'une demeure extérieurement si ordinaire et dénuée d'ostentation puisse offrir un séjour convenable aux œuvres qu'elle contient et servir de résidence à une personnalité d'une telle envergure.

 

La grande bibliothèque
On nous introduisit dans une belle bibliothèque où Mr Beckford attendait pour nous recevoir. Mon étonnement était grand par rapport aux dimensions de la pièce dont la longueur merveilleuse faisait penser à un véritable palais, et je ne découvris pas tout de suite la raison de cette apparente grandeur. Elle ouvre sur la galerie qui court sur l'arche qui relie les deux maisons et à l'extrémité de laquelle un immense miroir réfléchit les deux appartements. L'effet est tout à fait trompeur et je n'aurais jamais eu idée de la vérité si je n'avais vu le reflet de mon propre visage dans la glace.
 
La bibliothèque, qui court sur toute la façade de la première maison, n'a pas moins de cinquante pieds de long. Sur un côté, elle compte cinq hautes fenêtres. La galerie, sur ce même côté, en compte trois. La lumière pénètre à flots par ces huit ouvertures successives. Ces ouvertures, tendues de rideaux écarlates, doublées grâce au phénomène de réflexion, offrent une perspective tout à fait charmante. Un splendide chandelier d'ormoulu est suspendu au plafond. Le plancher est recouvert d'un tapis persan (rapporté, je crois, du Portugal), si somptueux qu'on a peur de marcher dessus. Au centre de la pièce, une superbe table en mosaïque de marbre de Florence qu'on a fait venir à grands frais à Fonthill. Sur la partie inférieure des murs courent des étagères remplies des livres les plus rares. Au-dessus sont suspendus nombre de très beaux portraits que Mr Beckford, aussitôt, sans nous laisser le temps de lui en faire compliment, se mit à nous montrer et nous décrire.

 

La petite bibliothèque
Une superbe bibliothèque. Il s'agit d'un appartement d'une élégance charmante, décoré avec beaucoup de discrétion. Ici, pas de tableaux. C'est un endroit consacré exclusivement aux livres, lourds in-folio aux gravures aussi précieuses que rares. Les murs de la bibliothèque sont ornés de pilastres de marbre et d'arcatures encastrées où sont rangés les livres. Les espaces entre les arches et le plafond sont d'un faux-marbre si parfaitement imité qu'aux endroits où il touche le vrai il est pratiquement impossible de voir la moindre différence. Le plafond s'enrichit sur tout son pourtour de frises grecques en relief aux tons délicats, légèrement rehaussés d'or. Sur les murs, quelques ornements dorés, assez pour conférer à l'ensemble un air de richesse mais sans lourdeur aucune. Entre les fenêtres, ce que j'appellerais une table et qui est taillé dans un énorme bloc de marbre supporté par des pieds ravissants coulés dans le bronze. Sur cette table, un petit meuble à casiers (exécuté à Bath d'après les dessins de Mr Goodridge) rempli de tout petits livres. Il a été taillé dans le chêne avec beaucoup de recherche. La cheminée, en marbre du Devonshire, est parfaite dans son style et dans la façon dont elle s'harmonise avec le reste de la pièce. Tout, en fait, dans cette ravissante pièce, est harmonie. Tout y est feutré, intime, en demi-teintes.
 

Le vestibule
D'autres merveilles m'attendaient. Près de la bibliothèque, une sorte de vestibule conduit à l'escalier. Lumière rouge, mystérieuse, riches draperies, portes treillissées : on se croirait dans le Saint des Saints d'un temple païen. Sur la droite, un long couloir. Le fait de n'en pas voir le bout permet de laisser libre cours à l'imagination. Il mène, - pour autant que je sache - à la Forteresse d'Akerman, à la montagne de Qâf ou dans les Demeures d'Argenti, "où sout peintes toutes les createures raissonables et les animaux qui ont habité la terre" (sic, en français dans le texte).
 
A droite, deux portes treillissées qui vous donnent l'impression d'être au Grand Caire ou à Persépolis. Elles sont là pour masquer habilement la banalité de l'entrée qui donne sur le Crescent. La lumière étrange et harmonieuse qui baigne ce mystérieux vestibule est due à de la soie cramoisie qu'on a tendue au-dessus de l'imposte de la porte d'entrée. « Cet endroit, dis-je, fais penser au Hall d'Eblis ». « Vous avez tout à fait raison, observa-t-il, c'est le Hall d'Eblis, indubitablement. » « Ces portes treillissées, poursuivis-je, donnent l'impression de mener au petit appartement où les trois princes, Alasi, Barkiarokh et Kalilah racontèrent leurs aventures à Vathek et Nouronihar. » Il sembla amusé par mes observations et dit : « Alors vous avez lu Vathek. Avez-vous aimé ? » « Enormément. Je l'ai lu en anglais voici nombre d'années, mais jamais en français. » « Alors lisez-le en français, dit Mr Beckford. L'édition française est bien plus subtile que la traduction anglaise. »
 
 

L'escalier
Nous nous engageâmes dans l'escalier. Au-dessus de nous, dans des niches, des vases étrusques. Le plafond est voûté, cintré par intervalles. « Je voulais éliminer les courants d'air, et éviter cet aspect froid et inconfortable qui est habituellement le lot des cages d'escalier. » L'effet est si singulier qu'on en oublie qu'on se trouve dans un escalier. On a véritablement l'impression d'avoir quitté une pièce pour une autre. Au niveau du palier, le plafond voûté et cintré, si vous regardez derrière vous, donne l'impression d'une enfilade d'arches en perspective. La même atmosphère sombre et mystérieuse règne dans tout l'escalier. L'architecte, à maintes reprises, a tenté d'obtenir la permission d'y faire pénétrer un peu plus de lumière, mais en vain. L'auteur de Vathek ne consentira pas à ce qu'on altère si peu que ce soit, l'effet mystique existant, et il a tout à fait raison. Cette luminosité chaude et indéfinissable influe, non seulement sur l'atmosphère, mais aussi sur l'espace : elle confère à ce passage dont nous venons de parler, lorsqu'on le voit à travers les claires-voies des portes, des dimensions qui semblent tout à fait réelles.

 

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