Cette qualité d'excellence...
aire
l'éloge de tel ou tel tableau apparaît sans intérêt
quand tous ceux que l'on voit, chacun à sa manière,
confine à l'excellence ; en fait, quelque idée
que nous puissions avoir des grands maîtres, et certainement
nous nous faisons, à partir des gravures et des tableaux,
une idée correcte de leur style et de leur beauté
propre (j'ai moi-même visité le Louvre et vu nombre
de toiles célèbres), il y a dans les "chefs d'œuvre"
(en français dans le texte) de Mr Beckford un je ne sais
quoi de plus beau encore, qui dépasse notre imagination et
va au-delà de notre attente. Je ne parle pas ici de la Sainte-Catherine,
du Lorrain, du Titien, etc., mais de l'ensemble des tableaux, scènes
d'histoire, paysages, natures mortes, qui, tous, sont empreints
de cette même qualité d'excellence. Votre regard se
porte sur une toile. Vous êtes sûr que c'est un Poussin,
mais vous n'aviez jamais vu un Poussin dont les coloris eussent
exprimé des nuances d'une aussi exquise fraîcheur,
et dont l'exécution fût à la fois si libre et
si brillante.
Un goût très éclectique
Le goût de Mr Beckford est très particulier. Il préfère
un tableau de génie par un peintre de moindre renom à
une œuvre attribuée à des maîtres plus
illustres, lorsque son authenticité paraît douteuse
ou lorsqu'il n'est pas douteux au contraire qu'un nettoyeur de tableaux,
- les "charognards", comme les appelle Mr Beckford -,
ait été à l'ouvrage.
Turner
Proche la salle à manger se trouve un petit salon où
nous venions juste d'entrer. On y voit un superbe dessin de Turner
représentant l'Abbaye d'après un plan projeté
mais jamais exécuté. La tour est conique et aurait
même été plus haute que celle qui fut réalisée.
« J'ai vu, dis-je, un ravissant dessin de Fonthill par
Turner, qui fut à l'origine en votre possession, mais qui
est à présent entre les mains de Mr Allnutt, de Clapham.
C'est prodigieusement exquis. Le coup d'oeil doit y être magnifique.
Sur le dessin, les collines et la beauté du lac font penser
au Cumberland. » « C'est un très joli
dessin, mais un peu trop poétique, trop idéalisé,
même pour Fonthill. Certes, le coup d'oeil est beau, mais
Turner a pris de telles libertés avec qu'il a perdu l'authenticité,
le caractère du lieu. C'est pourquoi je m'en suis séparé.
A l'origine, il y avait six représentations de l'Abbaye :
trois ont été vendues, j'ai conservé les autres. »
Au-dessus de la porte, on pouvait voir un magnifique tableau de
l'Abbaye par Turner. La vue est prise, d'après moi, à
deux miles de distance. L'aspect du bâtiment est tout à
fait imposant, avec sa tour impressionnante. Au premier plan, on
dirait une vieille carrière. Le grand lac étincelle
à mi-distance. Sur la rive opposée, le sol s'élève
en pente douce jusqu'au sommet du tertre que couronne, grandiose,
le monument.
Claude Gellée, dit Le Lorrain
Mr Beckford désigna alors son Lorrain. Il s'agit une fraîche
composition dans les tons gris-vert. C'est le matin, au moment juste
qui précède le lever du soleil. Les mots sont impuissants
à exprimer tant de beautés. Il y a quelque chose là,
un je-ne-sais-quoi (en français dans le texte). Tant de limpidité
dans les coloris, avec des arbres tout verts, mais si tendrement
verts... Le ciel et l'arrière-plan sont d'une si exquise
nuance que l'on se sent transporté en imagination dans "ces
régions du sud aux cieux limpides" qui ont inspiré
Le Lorrain. Comment donner avec des mots une idée réelle
des nuances de couleur de ce tableau, si ce n'est par comparaison
avec la semi-transparence d'une mosaïque ? Voilà
ce qu'on peut dire de la clarté des teintes et du nacré
du ciel et du fond. Pour le clair-obscur, ce n'est qu'ampleur dans
la simplicité. Rien, hormis l'outremer le plus pur, ne saurait
produire ce vert-là dont on a fait ces arbres.
La
Sainte Catherine de Raphaël
Sur la droite en entrant, on découvre cinq tableaux ayant
appartenu jadis au Palais Aldobrandini : la Sainte-Catherine de
Raphaël, un tableau du Lorrain, un Garofalo, deux Ferrare,
ainsi que plusieurs autres plus petits. Mais comment attendre davantage
pour vous décrire cette Sainte-Catherine ! Cette ravissante
peinture contient toute l'élégance raffinée
de la Vénus de Medicis : la forme, les contours, la fluidité
des lignes, l'extraordinaire délicatesse des teintes, cette
sérénité dans l'exécution qui est la
marque des maîtres. Les yeux sont tournés vers le ciel,
avec une expression de résignation angélique. le cou,
la chair, la vie en un mot, les mains, les bras, les rondeurs si
suaves des épaules, et ce visage qui s'attendrit à
l'arrière-plan avec la tendresse du Corrège...
... et emplit
l'air alentour de sa beauté ; nous humons
ce parfum d'ambroisie qui instille en nos cœurs
un peu de son immortalité ; le voile
des cieux est à demi levé ; nous sommes
sur le seuil, et dans cette forme, dans ce visage, il y a
ce que le génie peut faire où la nature elle-même
faillirait.
Je ne puis porter jusqu'à vous qu'une faible idée
de l'impression que peut produire la contemplation d'un si admirable
tableau. Tant de grâce et de douceur, tant de langueur et
de rondeur dans le modelé des membres. On dirait la plus
merveilleuse créature qui ait jamais foulé le sol
de notre planète. Bref, ce n'est pas une beauté terrestre
que nos yeux contemplent, mais le parfait idéal italien de
la beauté.
Canaletto
Tout près de là, un Canaletto : non pas un paysage
réel, mais un assemblage de constructions diverses et raffinées
: cela tient d'un compromis entre Rome et Venise. Au centre : le
mausolée d'Hadrien, que l'artiste s'est plu à entourer
d'une élégante colonnade. A droite, un pont. Les couleurs
sont claires, l'ombré profond. La parfaite transparence de
l'eau est rendue avec grâce. C'est le plus beau Canaletto
que j'aie jamais vu. Je fis remarquer que ses tableaux sont généralement
durs, secs, sombres, toutes choses dont on ne trouve pas trace ici.
« Vous avez mille fois raison, dit-il, et la raison en
est que très peu parmi les œuvres qui lui sont attribuées
sont véritablement de lui. Pour celui-ci, je n'ai aucun doute
sur son authenticité : ce tableau et plusieurs autres me
viennent de l'artiste lui-même, par l'entremise du Consul
d'Angleterre à Venise. Pour le reste, il n'y a pas le quart
des tableaux attribués à Canaletto qui soient véritablement
de lui. » Plusieurs très belles peintures du maître
furent détruites du vivant de Beckford père dans l'incendie
qui ravagea la vieille demeure de Fonthill voici bientôt un
siècle.
Ce Canaletto participe du même caractère d'excellence
que toutes les autres œuvres que possède Mr Beckford
; en fait, comme avec tant de ses tableaux, vous voyez la patte
du maître dont vous connaissez les œuvres ordinaires,
mais dans cette maison, vous trouvez les tableaux d'une beauté
plus subtile encore ; ils vous donnent une idée encore
plus haute, encore plus juste, du style et de la manière
de ce que les grands maîtres ont produit de plus authentique.
Il émane de ces murs un véritable charme, quelque
chose de magique, si grande est l'harmonie des couleurs qui réunit
tous ces "chefs d'œuvre" (en français dans
le texte) : clair, demi-teintes, nacré, toute une palette
de coloris délicieux, et aucune de ces couleurs sans lustre
que l'on peut voir sur de vieux tableaux de médiocre qualité.
Les objets d'art
Sur le dessus de la cheminée, protégé par une
vitrine, un précieux vase japonais. Nous l'examinâmes
un moment dans sa vitrine. Il ressemblait pour moi (je ne connais
rien à l'art japonais) à un vaisseau de bronze richement
et fort artistement ciselé, et je ne pus m'empêcher
de rendre à ce fini exquis l'hommage qui lui était
dû. Mr Beckford ôta le verre et me dit de le prendre
dans la vitrine. « J'ai vraiment peur d'y toucher »,
dis-je, mais il me le mit de force dans les mains. Je me préparais
à recevoir un récipient très massif et, pour
ce dont je pouvais juger, très lourd, mais il était
aussi léger qu'une plume, j'en ai fait l'expérience.
Par la suite, nous avons vu un autre vase japonais dont l'extérieur
ressemblait tout à fait aux motifs pompéiens, avec
d'élégantes arabesques, de délicats veinés
de bleu, de rouge, de vert, etc... De telles couleurs font de vifs
contrastes, comme dans ce qui nous reste des fresques de Pompéi.
Mr Beckford souleva alors une vitrine pour me montrer ce qui me
parut être la chose la plus extraordinaire qu'il m'ait été
donné de voir dans toute ma vie. C'était un vase de
10 pouces de haut (25 cm), taillé dans un bloc d'onyx de
Chalcécoine. C'est de l'artisanat grec, remontant a priori
à l'époque d'Alexandre. La pierre est veinée,
comme il est d'usage pour les onyx. « Remarquez, dit-il,
ces têtes de Satyres. Imaginez le nombre de diamants qu'il
a fallu utiliser pour graver une matière aussi dure. Rubens
en a fait un croquis car il avait été mis en gage
à l'époque pour une somme considérable. Je
possède une gravure de ce dessin. » Il ouvrit
un portefeuille et le montra aussitôt à mes yeux éblouis.
Nous nous rendîmes d'abord à la maison, de sorte que
j'eus l'opportunité d'examiner les tableaux et les objets
d'art de l'antichambre. Il y avait là deux cabinets contenant
de curieuses porcelaines et de petits récipients en or. La
plupart de ces porcelaines avaient dû être peintes à
Sèvres tout exprès pour Mr Beckford : sur chaque
pièce, en effet, se trouvaient représentées
ses armes, mais arrangées avec un art si consommé
que c'était du plus somptueux effet tout en étant
dénué de la moindre affectation. Je comptai, dans
un des cabinets, dix récipients d'or, et, dans l'autre, cinq.
C'était un tout petit service à thé :
théières, boîtes à thé, tasses,
soucoupes et assiettes. On me dit qu'on s'en servait à l'occasion
pour le thé.
De ce côté, un petit meuble plein de manuscrits rares
et curieux. Nous avons pu voir une petite Bible manuscrite (avec
les Apocryphes), copiée trois siècles avant l'invention
de l'imprimerie, ainsi qu'un très curieux Missel.
Un ravissant meuble à tiroirs dessiné par Le Bernin,
un autre avec des motifs sculptés peints et, au centre, l'histoire
d'Adam et Eve. Deux autres candélabres en provenance de l'Alhambra,
comparables pour la forme et l'exécution à ceux de
la maison ; puis deux candélabres d'or dessinés
par Holbein ; quelques curieux specimens de porcelaines ;
un vase de verre pourpre d'origine asiatique, rapporté de
Terre Sainte par Saint Louis et qui, à Saint Denis, servait
de reliquaire ; une porcelaine dont le centre est orné, d'une
façon tout à fait particulière par rapport
aux porcelaines habituelles, de huit ou dix compartiments et peint
de telle manière que le feston de feuilles passe par-dessus
et dissimule les fruits avec beaucoup de pittoresque ; deux
coupes d'ivoire, une en haut-relief et l'autre en bas-relief, la
seconde étant la plus belle et la plus délicatement
ciselée ; un petit groupe de bronze de John Bologna,
Déjanire et le Centaure, admirablement exécuté.
Voici des tables du marbre du marbre le plus rare, dont l'une est
faite d'un bloc en provenance de l'Himalaya. Sur l'une des fenêtres,
on voit un morceau de marbre d'Afrique rapporté de là-bas
par George IV, ainsi qu'un petit bain en porphyre d'Egypte.
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