Les fleurs

ous
étions parvenus, à présent, au sommet de la colline.
Le souffle vivifiant de la brise marine, depuis le Bristol Channel,
commençait à se faire sentir. Quittant la partie découverte
du mont, nous passâmes une porte basse et pénétrâmes
dans un ravissant bosquet. Le chemin (semé de petits fossiles),
que bordent des massifs de fleurs odorantes, serpente avec grâce
sous le couvert des arbres. Nous sommes absolument stupéfaits
de voir l'exubérance de la végétation à
une altitude de près de mille pieds (300 m) par rapport au
fond de la vallée. Des groupes d'arbres, de place en place,
déploient une arche de verdure au-dessus de nos têtes,
tandis que des massifs de résédas, des héliotropes
géants, des flots degéraniums embaument l'atmosphère.
Sur une petite table, dans un vase finement ciselé, un bouquet
d'oeillets couvrant toutes les nuances de couleurs qu'il soit possible
d'imaginer. Il n'est rien qui témoigne autant du goût
de Mr Beckford que ses bouquets. En toute saison, les plus rares fleurs
font l'ornement de sa demeure.
J'ai omis de faire mention d'un massif d'héliotropes en fleurs
sur le Down, qui poussait avec une telle exubérance fantasque
que j'avais du mal à y reconnaître mes petites fleurs
préférées. Toutefois, en me penchant, je ne tardai
pas à percevoir à son parfum qu'il s'agissait bien de
la même plante que j'étais accoutumé à
admirer sous la serre ou dans de petits pots.
Verger et potager
Nous entrons bientôt dans un magnifique jardin potager. Nous
voici devant une vaste promenade, parfaitement rectiligne, qui se
développe sur 10 pieds de large (3 m) et sur une longueur de
près de 400 pieds (120 m) entre des parterres de fleurs. De
chaque côté, au delà, des arbres fruitiers et
des légumes. Le jardin aboutit à une pittoresque construction
percée d'une arche superbe sous laquelle passe la promenade.
Ce jardin fait environ 80 pieds de large (25 m) et il se trouve à
12 pieds environ (3 m 50) au-dessous du niveau du Down : il a été
établi en effet dans une ancienne carrière et un mur
élevé le protège de tous côtés.
On ne saurait décrire cette sensation de bien-être que
l'on éprouve en découvrant un site si délicieux
dans un endroit aussi inattendu. Je dis au jardinier : « J'ai
cru comprendre que Mr Beckford avait tout planté sur le Down,
mais ces pommiers-ci, vous les avez sans doute trouvés en arrivant.
Ils ont bien cinquante ans ». « Nous n'avons
rien trouvé ici, hormis une vieille carrière et une
poignée d'orties. Ces pommiers étaient déjà
de bonne taille quand on les a amenés ici, et le transport
a mis un frein à leur productivité. Mais ils fleurissent
au printemps et ils sont beaux à regarder : c'est tout ce qui
compte pour le maître ».
Les arbres
Nous poursuivîmes notre chemin vers la Tour en suivant sur un
quart de mile un sentier sur le Down qui longeait le mur de la voie
publique. Il s'incurvait doucement de façon à ôter
toute impression de formalisme, mais la courbe en était si
légère qu'on pouvait y progresser en ligne droite. Sur
notre droite, de vénérables buissons de lavande, d'imposants
pieds de romarin et de grands rosiers embaumaient l'atmosphère,
et tout cela poussait comme sur son doux gazon natal. Par places,
des grappes de mufliers d'un rouge intense et rare, des massifs de
thym aromatique et des fraisiers des bois donnaient à l'endroit
tout son charme. Tandis que nous approchions de la Tour, le terrain
devenait plus sauvage, plus pittoresque, et le chemin plus sinueux.
Au détour du sentier, Mr Beckford apparut devant nous, accompagné
d'un serviteur âgé dont les cheveux avaient blanchi à
son service et dont le savoir-faire avait aménagé ce
terrain de si jolie façon. Mr Beckford nous souhaita la bienvenue
avec une grâce extrême et, sans attendre, commença
de nous désigner toutes sortes de plantes étranges et
de buissons. Dans ce lieu enchanteur, des specimens venus de toutes
les régions du monde se trouvaient réunis ! Des
arbustes, des arbres, dont les climats d'origine étaient aussi
opposés que les Antipodes, fleurissaient ici de la façon
la plus étonnante. Nous avons vu un rosier importé de
Pékin et un sapin issu des plus hauts sommets de l'Himalaya.
Nombreux ont été les arbres qu'on a rapporté
de cette région, mais le sapin de Mr Beckford est le seul à
avoir survécu. Voici des pins de toutes espèces : un
de ces arbres qui poussaient jadis à Larissa, en Grèce,
des pins d'Italie, des pins de Sibérie, des sapins d'Ecosse,
un ravissant specimen d'if irlandais, et tant d'autres qu'il est impossible
de décrire. Ma stupéfaction fut grande quand je pris
conscience de la taille de ces arbres. Je pouvais à peine en
croire mes yeux quand on me dit que tout dans ce bois avait été
planté sur un Down totalement aride dans ces treize dernières
années seulement. Le terrain est coupé et diversifié
de la plus agréable manière : ici une volée
de marches usées par le ruissellement conduisent sans effort
en haut d'une éminence d'où on a une vue sur le bâtiment
et sur une vieille ruine mangée par les arbustes dont on croirait
qu'elle a connu cinq cents étés mais qui en réalité
n'est pas plus ancienne que le reste de cette création.
La grotte de Lansdown Hill
Nous étions donc passés sous l'arche quand nous observâmes,
devant nous, une grotte, dans laquelle nous pénétrâmes.
Sur notre droite, un étang rempli de poissons d'or et d'argent
que nourrit de sa main, chaque matin, l'heureux prorpiétaire
de ce charmant endroit. Sur le bord opposé, une trentaine ou
une quarantaine d'oiseaux se rassemblent d'un coup d'aile pour saluer
l'arrivée de cet homme qui se signale par une dévotion
toute particulière pour Saint Antoine : c'est un chant d'action
de grâces qu'ils gazouillent, pour leur repas du matin. La grotte
a été aménagée sous une route. Le procédé
est si ingénieux que des centaines de gens ont marché
dessus sans jamais s'aviser du passage souterrain qui courait dessous.
La pseudo-grotte serpente sous terre sur soixante ou soixante-dix
pieds. Tout au bout, une volée de marches rustiques nous amène
directement sur le Down. Si vous regardez en arrière, vous
ne pouvez faire autrement que d'admirer à quel point cet ouvrage
d'art peut sembler naturel. Le sol, au-dessus de la grotte, est couvert
d'un fouillis d'arbustes et d'épineux. Rien d'apprêté,
rien d'artificiel en apparence, jusqu'à un jeune frêne
qui semble pousser par hasard entre les pierres.
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