Fonthill Abbey en 1838, 13 ans après l'écroulement.
a
soirée était délicieuse. Une brume légère
avait régné tout l'après-midi et, comme il nous
restait encore une heure de jour, je résolus d'aller sans attendre
visiter les ruines. Juste au-delà de l'enceinte sacrée
qui, jadis, prévenait toute intrusion dans cette mystérieuse
solitude, se trouve le joli petit village de Fonthill Gifford. Ses
charmants cottages, avec leurs jardins impeccables et leurs rosiers
en fleurs, représentent un abrégé parfait de
la campagne anglaise. Une porte cadenassée permet au visiteur
de passer la barrière ; un chemin escarpé, mais doucement
sinueux de manière à rendre la montée facile,
conduit à cette colline où s'élevait jadis "le
joyau et la merveille du monde".
La
route est large et entièrement voûtée d'arbres.
Emergeant soudain de leur couvert, un étonnant ensemble de
ruines s'impose au regard. Juste devant, se dresse le magnifique transept
est flanqué de ses deux superbes tours octogonales qui s'élèvent
encore à une hauteur de 120 pieds, mais le toit manque et l'ensemble
est désolé ; trois imposantes fenêtres de 60 pieds
de haut s'ouvrent sur le ciel comme à l'abbaye de Glastonbury.
Dans les salles, ornées jadis de tableaux choisis et d'objets
rares, des arbres poussent.
De toutes les scènes de désolation, aucune n'est aussi
désolée que celle de ces ruines qui s'offrent là,
à nos regards, et qui étaient hier encore un séjour
de splendeur et de magnificence. Les ruines qui sont l'œuvre
du temps, celles dont les habitants ont été emportés
depuis longtemps, suscitent en nous l'idée d'individus et d'époques
si éloignés de nous que nous n'éprouvons pour
eux aucune sympathie véritable. Mais si vous voulez faire l'expérience
vraie de la mélancolie, de la désolation, allez voir
une ruine récente.
Le grand portail
Nous nous frayâmes
un passage à travers le fouillis de ronces et d'épineux
qui avait envahi le grand octogone. Droit devant nous se dressait
le portail ouest de l'entrée principale. Mais où sont
les plafonds de chêne orgueilleusement armoriés de figures
héraldiques, où sont les superbes vitraux, où
sont les lourdes portes qui faisaient plus de 30 pieds de haut ? La
croix subsiste encore, comme pour montrer que la religion triomphe
de tout, et Saint Antoine lève encore la main droite, comme
pour protéger les hôtes agrestes et muets de ces feuillages
qui trouvèrent jadis en ces lieux un abri sûr contre
la cruauté des fusils et plus encore des chiens. Mais il est
de guingois dans sa niche et, quand le vent souffle un peu fort, on
le voit qui chancelle comme si son empire s'en allait à sa
fin.
L'octogone
Du grand octogone
seuls deux pans subsistent. En regardant en l'air, mais à une
telle hauteur que cela vous donne mal à la nuque, on peut encore
voir deux fenêtres sur les quatre cellules qui font l'ornement
de cette enceinte unique et sans rivale. Et, ce qui est plus admirable
que tout, l'impressionnant buffet d'orgue, dessiné par Vathek
en personne, a survécu : entrelacs dorés qui, bien qu'exposés
depuis vingt ans à "l'assaut d'impitoyables vents",
jettent encore des feux aux derniers rayons du soleil couchant. Nous
passâmes sous la voûte de l'entrée sud, ce portail
par lequel autrefois pénétraient par milliers les curieux,
au temps où Fonthill était dans toute sa gloire. Cette
aile, bien que pas encore totalement ruinée, pas encore entièrement
démantelée, manifeste des signes évidents de
délabrement.
Le grand escalier circulaire avait survécu à l'écroulement
de la Tour. Les degrés s'enroulent autour d'un axe massif,
un noyau, de trois pieds de diamètre. La montée est
aisée, les marches ont au moins six pieds de large. Elles contribuent
à la légèreté, à l'élégance
de l'ensemble, si hautes qu'on ne peut pas toucher avec la main la
marche qui se trouve au-dessus de soi. De nombreuses petites fenêtres
donnent à la cage d'escalier un éclairage parfait. La
paroi intérieure est si nette qu'on a du mal à croire
qu'elle n'est pas nettoyée et blanchie régulièrement,
mais j'étais assuré que ce n'était pas le cas.
Deux cent dix marches mènent à une toiture en plomb.
La vue qu'on a de là passe toute description.
Des arbres majestueux, des bois à flanc de coteau, d'abondantes
plantations couvrent le sol sur deux ou trois miles à la ronde
tandis que, au-delà, commence l'enfilade immense, interminable,
des collines qui fait la réputation du Wiltshire. Par elles-mêmes,
elles sont plutôt lugubres et arides, mais c'est au point que
là, avec ce premier plan et cette zone moyenne aussi verdoyants
et richement plantés d'arbres qu'on peut souhaiter, l'effet
est d'une beauté certaine. L'absence de clôtures produit
une impression d'espace et de quiétude, et les couleurs du
lieu vont se mêlant progressivement à la grisaille de
l'horizon de la manière la plus charmante. En regardant vers
l'ouest, on voit la grande avenue qui court sur un mile de long ;
vers le sud, la Beacon-Terrace, une route verte de plus de deux miles
conduit à une haute colline où l'Alderman avait commencé,
sans jamais la finir, une tour triangulaire. Cette route, cette avenue
devrais-je dire, est du plus charmant effet. Les arbres qui la bordent
sont plantés en zig-zag de façon à casser la
perspective alors qu'en réalité la route est rectiligne
et on y marche absolument en ligne droite, sans perdre de temps comme
on le ferait si le chemin était plus sinueux. Du côte
sud, la vue est absolument fascinante. Dans un creux profond, à
moins d'un demi-mile, enfouies, que dis-je ? ensevelies au cœur
d'une forêt de pins et de hêtres, se découvrent
les eaux sombres et amères du lac. C'est la masse sombre des
pins qu'on y a plantés qui crée cette pénombre
car, en réalité, les eaux sont aussi claires que du
cristal. Au-delà du bocage, quand on regarde plus au sud, on
aperçoit le bois de Wardour Castle avec, au milieu, l'éclair
d'argent d'une autre nappe d'eau. Vers le sud-ouest, c'est la flèche
gigantesque de Salisbury qui, depuis la chute de la Tour de Fonthill,
règne à présent, majestueuse et solitaire, sur
ces vastes étendues de collines désertiques. Stourton
Tower se profile au nord tandis que du côté de l'ouest,
à la limite de l'horizon, un groupe de hautes collines se découpe
avec des airs de véritables montagnes.
C'est en regardant l'octogone que l'on mesure, d'un seul coup d'oeil,
l'étendue de la désolation. Combien profonds les regrets
que j'éprouvai au spectacle de l'anéantissement de ce
qui fut la plus extraordinaire demeure du monde. Vingt ans plus tôt,
ce lieu superbe resplendissait dans toute sa gloire. Tout là-haut,
on voit encore les deux fenêtres rondes qui, autrefois, éclairaient
les plus vastes chambres à coucher du monde. Quelle idée
fantastique ! Sur cette hauteur impressionnante, à 120 pieds
du sol, se trouvaient quatre chambres. Au-dessous de ces fenêtres
rondes s'ouvrent les fenêtres de deux des chambres, qu'on appelle
les cellules. En mettant le pied sur ce balcon, j'évoquai aussitôt
la vision de cette gloire passée. Les grandes fenêtres
étincelantes de pourpre et d'or dispensaient dans tout l'espace
une lumière harmonieuse que je n'ai vue qu'ici, et le soleil
filtrant à travers des quartefeuilles d'or revêtait toute
chose d'un éclat fascinant. Depuis le sommet descendaient autrefois
des draperies de 50 pieds de long ! Jusqu'à l'encadrement de
ces immenses fenêtres qui était recouvert d'or. Il y
avait une charmante galerie qui ouvrait sur les cellules et, à
travers les arches, on apercevait des plafonds étincelants
d'or et des murs couverts de tableaux. A l'exact opposite, se trouvait
une autre tribune semblable à la première ; en dessous,
les portes immenses de la Galerie Saint-Michel avec ses tapis cramoisis
semés de roses blanches ; depuis cet endroit, tandis que loin,
très loin, à une hauteur de 130 pieds, on apercevait
le grand dôme, on pouvait voir sa muraille percée de
huit hautes fenêtres qui avaient conservé leurs peintures
et leur encadrement doré. Le cramoisi a pour vocation d'éliminer
les courants d'air qui subsistent pourtant avec ces portes à
deux battants, mais les verrous en avaient été arrachés
!
Saint Michael's
Gallery
Debout sur le pavé
de marbre, on lève les yeux vers les trous du plafond et l'on
découvre le toit joliment sculpté de la galerie Saint
Michel. Nous pénétrâmes dans le salon obscur.
C'est une salle véritablement superbe, longue de 52 pieds,
pourvue de 8 fenêtres, peinte jusqu'au plafond d'une manière
absolument somptueuse. Cette salle a survécu à la désolation
générale, et donne une pâle idée de la
gloire passée du lieu. Chaque fenêtre est faite de quatre
gigantesques panneaux de glaces et, au milieu d'une ornementation
où se mêlent le rouge, le pourpre, le lilas et le jaune,
sont peints quatre portraits d'une grande élégance,
dessinés par l'artiste, Hamilton, des rois et des chevaliers
dont Mr Beckford était issu. Comme il y a huit fenêtres,
il y a trente-deux portraits, d'une grande finesse d'exécution.
Quelle amertume vous noie l'âme au spectacle de cette salle
autrefois somptueuse ! Là se trouvait le buffet, naguère
gémissant sous le poids des plateaux d'or massif. C'est dans
cette pièce exactement que Vathek le magnifique aimait à
prendre ses repas dans de la vaisselle d'or. A l'endroit-même
où se dressait sa table, couverte de toutes sortes de délicatesses
promptes à séduire le palais, se voit aujourd'hui une
mare d'eau car la toiture est crevée et la pluie s'y engouffre
en torrents. Du côté droit, se trouve le fameux salon
de cèdre dont les effluves parfumés parviennent encore
jusqu'à nous. Nous pénétrâmes dans la Cour
de la Fontaine, mais nous cherchâmes en vain le flot qui jadis
en jaillissait, amené à grands frais depuis la vallée
en contrebas, et ruisselait dans le bassin de marbre.
King Edward's Gallery
L'aile
nord de l'Abbaye, qui comprend l'oratoire, ne semble pas avoir souffert
de l'écroulement de la Tour et nous nous y sommes rendus peu
après pour la visiter. Un escalier à vis part de la
cuisine et vous amène aussitôt à cette partie
de la galerie qu'on appelle le couloir voûté. Ce sont
quatre salles en enfilade dont les plafonds sont d'une beauté
qui passe toute attente. Préparé comme j'étais
par les gravures de Rutter et Britton à admirer ces plafonds,
je confesse que la réalité était plus belle encore
que tout j'avais pu imaginer. Plafond style Roi Edouard en chêne
sombre (avec une ornementation nettement en relief), aussi frais que
s'il venait d'être peint ; superbe corniche qui court le long
des quatre murs de cette somptueuse galerie, intacte encore, avec
ses trois moulures ouvragées. Les soixante-douze écus
armoriés qui formaient toute une partie de la frise ont été
arrachés sans pitié.
L'extrémité sud de la galerie a été dépouillée
de son plancher et c'est avec beaucoup de difficulté et non
sans péril que je m'avançai sur une poutre ; debout,
le dos contre le mur de briques qui a été bâti
tout au bout, à l'endroit-même où, jadis, d'imposantes
portes vitrées ouvraient sur le grand octogone, je considérai
la grande beauté de la perspective : l'extension, à
compter de ce point, est de 120 pieds. La magnifique cheminée
d'albâtre rouge existe encore, mais il y a une lézarde
en plein milieu, soit à cause du poids du mur, ou parce qu'on
aurait essayé, en vain, de l'arracher, je ne sais. Les encoignures,
jadis agrémentées d'ouvrages aussi précieux que
rares, possèdent encore leurs rayonnages coulissants mais tout
l'encadrement de la fenêtre a été enlevé,
de sorte qu'ils se trouvent exposés à l'inclémence
du temps ou mal protégées par des planches. Le poêle,
autrefois en acier poli, est à présent tout noir et
incrusté de rouille comme si le métal en était
vieux de 500 ans. Il est impossible pour un architecte ou un artiste
de voir avec quelle sauvagerie, quelle aveugle fureur destructrice,
on s'est acharné sur cette aile superbe, qui n'a connu la blessure
et l'injure que de la main barbare des hommes, sans éprouver
un regret et un chagrin incommensurables.
L'oratoire
Le toit du corridor
voûté, avec ses moulures dorées, représente
ce qu'il y a de plus parfait dans cette série de salles, et
celui du sanctuaire est d'une richesse tout à fait somptueuse
: sculpté avec une élégance extrême, avec
de longues gouttes qui pendent, suspendues pour certaines comme des
stalactites, épaisses de neuf pouces au moins. Mais hélas
! La main des vandales a fait sauter les roses sculptées et
les ornements qui pendaient. Ces trois appartements sont en chêne
peint, avec des touches d'or placées avec beaucoup de goût
sur les endroits qui font saillie. Mais le plafond de la dernière
pièce est au-delà de tout éloge ; il étincelle
de pourpre, d'écarlate et d'or, avec autant d'éclat
que s'il avait été peint la veille. Cinq minces colonnes
s'élancent et se déploient pour soutenir un motif sculpté,
réticulé, sur un fond de cramoisi foncé. Au centre
du plafond pend encore le cordon de cramoisi foncé qui, autrefois,
soutenait l'exquise lampe d'or que j'avais admirée naguère
à Lansdown Crescent. On aurait dit qu'on avait opéré
à la hâte et que c'est sa hauteur par rapport au sol
et sa couleur sombre, la même que celle du plafond, qui ont
dû détourner l'attention et empêcher qu'on ne l'ôtât.
La Tour de Lancastre
Je grimpai l'escalier
circulaire et pénétrai dans la grande chambre de parade.
Les gigantesques verrières sont encore en place ; le plafond
de chêne sculpté est rehaussé d'ornements dorés.
Avec quelle émotion je traversai l'étroite galerie qui
conduit dans cette immense salle, jusqu'à la tribune qui donne
sur l'intérieur du grand octogone. Une porte aux dimensions
impressionnantes en occupait l'extrémité. Je tentai
de l'ouvrir ; elle céda à la pression et je pris pied
sur le balcon qui donnait directement sur l'octogone.
Je montai et vis une porte qui donnait sur le toit. Nous nous trouvions
alors tout en haut de la Tour de Lancastre. Bien que la vue qui se
découvre de là ne soit pas aussi étendue que
celle qu'on a depuis la plate-forme du grand escalier, le coup d'oeil,
d'ici, est absolument fascinant : c'est l'extrême horizon qui
s'aperçoit à travers l'encadrement ruiné de la
fenêtre de la cellule d'en face.
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